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Guy Lafitte, le conteur émerveillé

In Jazzman n°103 – juin 2004

Il y a une trentaine d’années, apparurent « Jambo ! », « Blues », « Blues in a Summertime » et « Sugar and Spice », quatre albums que d’aucuns n’attendaient guère de la part du saxophoniste gascon. Trois d’entre eux ressortent de l’oubli ce mois-ci. Ils obligent à un examen de conscience. N’aurions-nous pas un peu trop vite catalogué Guy Lafitte ?

« Je suis contemporain de ma propre musique ou alors, elle n’est pas mienne ; peut-être, mais je n’arrive pas à me faire à cette idée. »La cause est entendue, Guy Lafitte est un musicien de jazz d’obédience « classique ». Lorsqu’il prend la parole, le vocabulaire qu’il utilise s’appuie sur une syntaxe et une grammaire dont les règles furent esquissées par quelques-uns de ses aînés ; Coleman Hawkins, le père, Don Byas le maître, Lester Young, Paul Gonsalves ... et Louis Armstrong, bien sûr. Guy Lafitte n’a copié aucun d’entre eux pour nous narrer, durant un demi-siècle, une multitude d’histoires. Sans rodomontades ni sensiblerie - un Gascon sait se tenir -, avec cet accent rocailleux inséparable du pays où il vécut ses premières amours avec le jazz. Il lui fallut vingt-sept ans pour se décider à le quitter.

Guy Lafitte était d’une génération qui apprenait son métier sur le tas. Dans la formation du guitariste gitan Eugène Baptiste, il « fit » les bals de campagne, « une école d’humilité, on jouait des valses et des paso dobles juchés sur des sacs de haricots ». Il s’exprimait alors à la clarinette, un instrument dont il n’usera plus guère après avoir adopté en 1947 le saxophone ténor (1). Dans le SudOuest, la vie du jazz battait alors son plein. Le chemin de Lafitte croisa ceux de Georges Herment, batteur et poète, de Michel Laverdure, de Mac Kac, de l’extraordinaire violoniste Michel Warlop avec lequel il joue à Superbagnères : « Il est le premier que j’ai vu véritablement souffrir de son art, de son corps, de son besoin de dire l’inexprimable ».

« L’accent est américain, mais je puise aussi bien dans Debussy, une valse musette ou les chansons de Trenet ... »

En 1951, grâce à Hugues Panassié dont il était souvent l’hôte, Guy Lafitte accompagne en tournée Big Bill Broonzy puis, avec André Persiani, entre dans la formation de Milton « Mezz » Mezzrow (2). L’année suivante, Bill Coleman s’attache ses services. La toute jeune Académie du Jazz décerne en 1954 le premier « Prix Django-Reinhardt » ; Guy Lafitte en est le récipiendaire. Paraît simultanément son premier album personnel, « Blue and Sentimental », que Boris Vian salue dans Arts, insistant sur « le timbre chaud et puissant de Lafitte, sa sonorité généreuse et l’excellence de son phrasé ». De son côté, le Dictionnaire du jazz d’Hugues Panassié affirme que Guy Lafitte « est, après Alix Combelle, le meilleur saxo ténor que l’Europe ait donné au jazz ». Un armistice signé au milieu de la guerre du jazz !

Membre de l’écurie formée par Jean-Paul Guiter chez Pathé-Marconi, sous son nom, parfois dissimulé derrière le pseudonyme de Guy Denys, ou en compagnie de Lionel Hampton, de Lucky Thompson qu’il avait entendu et admiré à Nice en 1948, lors du Festival de jazz, de Bill Coleman, de Michel de Villers, son complice des « Trois Mailletz », Lafitte multiplie les enregistrements. En grande, moyenne ou petite formation, avec des cuivres ou des cordes. De conserve avec André Persiani, il « présente les classiques du jazz » en plusieurs volumes. Aucun de ses albums n’est négligeable. Aux yeux de tous, Guy Lafitte est le champion du « mainstream de qualité à la française ». « Le classicisme n’exclut pas l’aventure et peut en être le prélude ; le tremplin nécessaire à un engagement honnête. » Au cours des années 60, déboulent les « copains » qui n’ont rien à faire du jazz. Pendant cinq ans, Guy Lafitte ne signera aucun disque personnel. Fort heureusement pour lui, il avait composé avec Martial Solal, l’immortel Twist à Saint-Tropez ; un tube s’il en fut ! Dans le petit monde du jazz, les lanceurs de cocktails Molotov ont le vent en poupe. Lafitte ne vit pas dans une tour d’ivoire. Il écoute. S’il comprend les motivations profondes des dynamiteras, il n’approuve pas la forme donnée à leur revendication. Coltrane ne le touche pas. Par contre, Sonny Rollins, de passage au Club Saint-Germain, l’a bouleversé. Depuis, il sent la nécessité d’étendre le registre de son discours. Michel Delorme : « Fort des acquisitions d’une longue expérience au service du middle jazz, Guy s’exprime maintenant de façon beaucoup plus moderne sans que la qualité de son jeu et sa personnalité en pâtissent, bien au contraire » (3). Pour élargir son champ d’action, Lafitte choisit d’autres interlocuteurs en studio. Georges Arvanitas, bien sûr, mais aussi Sonny Grey, Jimmy Gourley, Pierre Cullaz, Daniel Humair et le remarquable pianiste et arrangeur Raymond Fol, artisan et compagnon de route privilégié dans cette recherche d’extension de territoires à explorer. L’introduction de K’Yapy étonne, Jambo est un blues en 12/8, Jamaïca, un calypso, La Nuit des lapins blêmes (4) met en scène un quatuor de cors ; l’album « Sugar and Spice » l’un des rares qui trouva grâce aux yeux de son signataire conjugue les Four Bones de François Guin au ténor de Lafitte. « Ce n’est pas parce qu’on est réputé »classique« que l’on n’est pas »vivant« . » Le discours de Guy a gagné en densité - en audace aussi sans que son essence en soit modifiée ; témoin God Bless the Child interprété en duo avec Raymond Fol ou Colline, une composition que Lafitte dédia à l’une de ses chiennes favorites.
« Quand on me dit : »Oui, c’est classique, c’est Hawkins... » putain, mais qu’ils n’entendent pas Rollins, Lester, Charlie Parker, qu’ils n’entendent pas tout ce que je mets et tout ce que les autres n’ont jamais fait ! Oui, j’ai la colère ! ... La musique que nous jouons est autant européenne qu’américaine. L’accent est américain, mais je puise aussi bien dans Debussy, une valse musette ou les chansons de Trenet. Pourquoi je m’y refuserais ? Je jouerai mal le jour où je copierai. « (5) Un nouvel entracte de cinq ans sépare »Sugar and Spice« de »Corps et âme« , premier jalon dans la dernière période de Guy Lafitte ; celle qui vit la naissance de »Lafitte joue Charles Trenet« (6), de »The Things We Did Last Summer« avec Jacky Terrasson au piano, de »Live ’93« et du plus beau de tous ses albums, »Crossings« . Onze duos avec Pierre Boussaguet à la basse, enregistrés en 1997 dans la gare désaffectée de Borredon (Tarn-etGaronne). Teemoo, France-Dimanche, Matisse, Talma ... Transcendant toutes les expériences assumées, au-delà des styles, jamais les histoires contées par Guy Lafitte n’avaient été aussi convaincantes. Et universelles. Justement parce qu’il avait su y traduire toutes les saveurs de ce qui était sa vie : »Je profite de toutes les occasions de me réjouir des moindres choses et des plus grandes : je plane avec le milan rayai qui cherche son larcin, j’attends le jaillissement de la truite qui mouche ou je suis la phrase folle de Gonsalves qui ne manque pas de m’entraîner dans un drôle de monde. "

Alain Tercinet

(1) En dehors de l’écoute du disque 78 tours gravé à Toulouse en 1947 (lt’s Only a Paper Moon/Jumpin’ at the Woodside) par Guy Lafitte et son trio, on peut se faire une idée de Lafitte clarinettiste en se reportant à son chorus (inspiré d’Hubert Rostaing) de Muskrat Ramble enregistré durant le concert donné à Pleyel par Bill Coleman (1952).
(2) Sous la houlette de Mezzrow. Lafitte enregistra officiellement son premier chorus le 15 novembre 1951 sur Boogie Parisien. (3) Compte rendu d’un concert donné à l’ORTF le 20 novembre 1965 Guy Lafitte y était entouré de Georges Arvanitas, Jacky Samson et Charles Saudrais. Ils interprétèrent un morceau de quinze minutes, Vidi composé par Lafitte qui, pour l’occasion, s’autorisa une introduction free. (Jazz Hot, janvier 1966).
(4) Dans un texte de 1971 publié par Jazz classique dans son numéro 27 (septembre 2003). Guy Lafitte compare les musiciens de jazz qui se réunissent après le travail aux lapins de garenne la nuit sur les routes de campagne.
(5) à J. Gaudas, Jazz Hot, nov. 1994.
(6) Son intérêt pour Trenet remontait loin, avec Michel de Villers et Jean-Pierre Sasson, il avait enregistré en 1956 Boum, Que reste-t-il de nos amours, J’ai ta main et Ménilmontant.
La plupart des citations de Guy Lafitte proviennent de Guy Lafitte Comme si c’était le printemps, Art Média, 2003.

Repères :
1927 : naissance à Saint-Gaudens.
1947 : adopte le ténor.
1950-1951 : tournée avec Big Bill Broonzy puis avec Mezz Mezzrow.
1952 : entre dans l’orchestre de Bill Coleman.
1954 : reçoit le Prix Django-Reinhardt.
1958 : à Cannes, en compagnie de Barney Wilen, Don Byas et Stan Getz, il croise le fer avec son père spirituel, Coleman Hawkins.
Fin des années 70 : Retour dans le Sud-Ouest, où il élève des brebis.
1981 : premier passage à Marciac dont il deviendra le Président d’Honneur.
1996 : fête ses cinquante ans de carrière.
11 juillet 1998 : disparition à Tournan.

A écouter :
• « Blue and Sentimental », 1954, Jazz in Paris/Universal.
• « Jambo ! », 1968, RCA/BMG.
• « Blues in Summertime », 1970, RCA/BMG.
• « Sugar and Spice », 1972, RCA/BMG.
• « Guy Lafitte joue Charles Trenet », 1984, Black & Blue/Night & Day.
• « The Things We Did Last Summer », 1990, Black & Blue/Night & Day.
• avec Pierre Boussaguet, « Crossings », 1997, Emarcy/Universal. Aucun des albums enregistrés pour Pathé-Marconi n’est disponible.