L’académie de jazz de France depuis 1955

Laissez passer l’Académie !

C’est par cette injonction solennelle que Maurice Cullaz, alors président de l’Académie du Jazz, fut accueilli par l’huissier lors des funérailles de Jean Cocteau en 1963.

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Martial Solal, qui tient son prix-oeuvre d’art, et Jean Cocteau à la batterie, lors de la remise des prix à la Piscine Deligny. Paris, 20 juin 1955. (photo Jean-Pierre Leloir)

On imagine la tête du fumeur de pétards pris pour un immortel : méprise inespérée et rétrospectivement édifiante quand on sait la méfiance que la Coupole -déjà avec Boileau ou Corneille- a toujours manifestée vis-à-vis de l’art musical, pourtant à son origine au même titre que la poésie. Mais pour l’Académie du Jazz, la voix de la liberté ne s’était pas éteinte avec celle de la « Voix Humaine » ; s’était-elle formée dans les esprits libres autour du Groupe des Six [1], -dandys, certes, mais assumant jusqu’au paradoxe leurs exaltations ? Je franchis le pas : quand Georges Auric, Cocteau -encore lui ou Henri Sauguet adoubent Guy Lafitte, récompensent Martial Solal, ou distinguent Christian Chevallier (les trois premiers lauréats du Prix Django Reinhardt), n’entendent-ils pas chez ces jazzmen une sorte d’inévidence emportée par les sortilèges du rythme, qu’ils pressentirent naguère en écoutant les accords étranges des Gymnopédies et les syncopes furibardes du Sacre du Printemps ? Quand, plus tard, Boris Vian morigène les snobs (le comble du snobisme, bien sûr) et s’emploie à déboulonner les statues dans ses écrits sur le jazz, n’incarne-t-il pas cette indépendance d’esprit farouche, cet anti-conformisme somme toute bien français qu’Erik Satie professait avec quelques disciples pour sortir des « boniments tétralogiques [2] », calembours en frontispice ? Il n’y a, au vrai, rien de plus anti-académique aujourd’hui que cette Académie du Jazz : pour n’être chargée d’aucun dictionnaire, elle n’en dit pas moins franchement ses choix sur quelques noms propres, portée par cette camaraderie égalitaire où s’annulent les gloires et les titres de chacun au moment de jeter le vote dans le chapeau qui lui sert d’urne. Et elle a d’ailleurs raison des belles âmes en feignant d’ignorer notre époque où le jazz est donné pour mort (sur le disque) tout en affichant une insolente vitalité (sur la scène) : il faut être naïf pour croire qu’un art exprimé par un mot aussi puissamment laconique n’a pas la capacité de résister à toutes les attaques, à toutes les supercheries...

François Lacharme - Président

La création

Quand furent établies les bases de ce qui allait devenir l’Académie du Jazz, cette musique était perturbée par une petite guerre entre ses critiques et ses auditeurs. Soit l’on faisait semblant d’ignorer son actualité et son devenir, soit on oubliait les fondements de son passé. Libelles, prises de positions publiques, articles de fond, manifestations diverses entretenaient la confusion.

Les festivals de jazz en France étaient pratiquement inexistants, les concerts de musiciens américains et les clubs de jazz peu nombreux ; quant à l’édition de disques, elle était précaire et souvent mal gérée. Il n’y avait aucun service de presse efficace, et les informations circulaient peu dans les grands journaux.

Cependant, le jazz s’imposait auprès de marginaux, d’étudiants et d’intellectuels à Paris. En province, la situation était plus clairsemée. Quant aux médias, ils étaient peu nombreux pour fidéliser un grand public. Seuls quatre ou cinq petits programmes radiophoniques répondaient chaque semaine aux souhaits, très contrastés, des amateurs bien vite comblés par l’arrivée de « Pour ceux qui aiment le jazz » sur le nouveau poste Europe n°1.

C’est pour remédier à ce manque général de considération que quelques amateurs, qui se situaient au-delà des clivages esthétiques, décident de fonder une Académie du Jazz, projet pour le moins original.

Ce petit groupe d’une quinzaine de jeunes collectionneurs qui s’étaient connus dans la cave du Hot Club de Paris, ou chez les quelques rares disquaires spécialisés, décida de récompenser chaque année le meilleur de la production discographique dans ses différents domaines orchestraux et stylistiques, et d’honorer par un prix particulier le jazzman français le plus créatif de l’année.

Démarche d’amateurs enthousiastes menée par Guy Vincent-Heugas dont un proche était un des créateurs de l’Académie Charles Cros (à l’époque uniquement préoccupée des variétés et de la musique classique), et Jacques André, journaliste à Combat, avec la complicité d’André Clergeat. Leurs prises de positions, un peu brouillonnes, décidèrent une partie des membres fondateurs à se tourner vers des personnages importants du comité de rédaction de la revue Jazz Hot (la seule existant à l’époque) : André Hodeir, Frank Ténot et Boris Vian. Ce qui fut admis à la suite de quelques franches explications.

Ce n’est qu’au bout de deux ou trois ans que les statuts de l’association en définirent les buts ouverts et désintéressés, statuts qui allaient évoluer dans le sens d’une indépendance totale du collège électoral. Depuis cinquante ans, les membres de l’Académie du Jazz n’ont cessé d’être les témoins et les porte-parole de la musique qui respecte au mieux la liberté créative et l’expression directe. Il ne peuvent que persévérer.

André Francis - Membre du Bureau de l’Académie


[1composé de Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre et censé incarner les nouvelles formes musicales du XXe siècle.

[2l’expression est de Vladimir Jankélévitch